Au fond, notre voyage est aussi une manière de faire comprendre – par nos sens – à nous et à nos enfants, que notre vie peut être différente.
Vivre avec moins, avec une conscience de ce qui est nécessaire. Un espace réduit, une gestion quotidienne des ressources (eau, déchets, énergie -gaz, électricité-, …) et une impossibilité de cumuler des objets inutiles.
Tout a son importance – ou presque- et tout a une utilité : batterie, bouteille de gaz, essuies, boite à outils, pièces de rechanges, rallonges, livres, vêtements..
Voici une histoire qui relate notre vision et notre route pour l’avenir de nos enfants. Comme dirait mon grand fils : « Si j’avais la caravane pour moi tout seul, je serai riche »
Voici l’histoire de Sophie, mère de 7 enfants, née au siècle dernier.
SOPHIE – La Gardienne de la Tribu

Sophie est née en 1940, dans le fracas de l’Europe en guerre. Elle a grandi avec le souvenir du rationnement, une époque où chaque calorie comptait.
Dans les années 60, Sophie devint une exception, une force de la nature : ingénieure géologue, épouse, et bientôt mère d’une « petite entreprise » familiale. Avec son mari, ils eurent sept enfants. Pour Sophie, les « Trente Glorieuses » n’étaient pas une statistique économique, c’était la condition même de sa survie.
Le pétrole abondant et bon marché était son allié le plus précieux. C’était lui qui faisait tourner l’énorme machine à laver deux fois par jour, lui qui chauffait la grande maison familiale, lui qui remplissait le réservoir du monospace nécessaire pour transporter toute la tribu. Elle savait mieux que quiconque que sans cet « exosquelette » de machines, sa double vie de mère de famille nombreuse et de femme active aurait été physiquement impossible.
Le premier frisson (1970-1979)
Le premier vertige la saisit en 1970, entre deux congés maternité. En analysant les données américaines, elle vit la courbe de production s’infléchir. Le pic était là.
En 1973, le choc pétrolier frappa. Le soir, alors que son mari pestait contre le prix de l’essence à la pompe, Sophie, une pile de linge à plier sur les genoux, tenta de lui expliquer la gravité de la situation :
— « Chéri, ce n’est pas juste une hausse de prix. Le robinet se ferme doucement. Nous avons bâti notre confort et l’avenir des sept petits sur une ressource qui ne suit plus la cadence. La fête de la croissance facile est finie. »
Son mari la rassura, confiant dans l’avenir et le génie humain. Mais Sophie vit l’État commencer à s’endetter pour maintenir à flot ce niveau de vie que sa grande famille prenait pour acquis.
L’illusion et la rechute (2008)
Les années passèrent. Les sept enfants grandirent, quittèrent le nid, et donnèrent à Sophie et son mari une armée de petits-enfants. Sophie prit sa retraite en 2005, mais son esprit d’ingénieure restait en alerte.
En 2008, lors d’un immense repas de Noël réunissant la cinquantaine de membres de sa famille, la crise financière éclatait aux informations. Tandis que ses gendres et belles-filles débattaient des banques, Sophie frappa doucement sur la table pour obtenir le silence :
— « Écoutez-moi. Ce n’est pas que de la finance. C’est le pic du pétrole conventionnel. L’économie suffoque parce que le sang qui l’irrigue commence à manquer. Vous devez vous préparer, pour vos propres enfants. »
Autour de la table, le silence fut poli mais bref. « Mamie Sophie » et ses obsessions… Ils l’aimaient, mais ils retournèrent vite à leurs discussions sur leurs carrières et leurs projets immobiliers. Ils ne ressentaient pas le manque ; pour eux, la croissance était un droit de naissance.
Le crépuscule (2018 et après)
En 2018, Sophie avait 78 ans. C’était l’année du pic « tout pétrole ».
Désormais, elle n’avait plus besoin de lire des rapports. Son corps fatigué lui servait de baromètre face aux canicules qui l’accablaient chaque été. Elle observait son mari, lui aussi vieilli, et cette immense descendance qu’ils avaient engendrée.
Elle repensait souvent aux mots sur nos instincts biologiques : être paresseux, accumuler, et assurer sa descendance. Elle avait, en un sens, parfaitement obéi à ce programme biologique en ayant sept enfants et en utilisant l’énergie pour accumuler du confort. Mais elle réalisait avec effroi que ce succès biologique se heurtait désormais aux limites physiques de la planète.
Devant son téléviseur, quand on lui vantait les miracles de l’Intelligence Artificielle, elle murmurait pour elle-même :
— « L’IA ne donnera pas à manger à mes arrière-petits-enfants quand les sols seront épuisés. »
Sophie espérait seulement que l’électrochoc, cet événement brutal nécessaire pour réveiller les consciences, ne serait pas trop cruel pour sa tribu.
Elle, la matriarche née dans les privations de 1940, savait qu’il faudrait peut-être réapprendre à vivre avec moins pour que sa lignée puisse simplement continuer à vivre.

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